Ruben Um Nyobe : un rôle irremplaçable dans l’histoire de l’Afrique

Pour la commémoration des 54 ans de la mort du héros camerounais, l’écrivain actuellement en détention préventive le resitue à la place qui est la sienne dans l’histoire.

Par Enoh Meyomesse*

Um NyobeBien peu nombreux sont les Camerounais qui apprécient à sa juste valeur le rôle déterminant que Ruben Um Nyobé a joué comme catalyseur des indépendances en chaine des anciennes colonies françaises d’Afrique noire tout au long de l’année 1960. Il n’est perçu que comme le véritable père de l’indépendance du Cameroun, sans plus, titre qu’Ahmadou Ahidjo, malgré une puissante propagande et une répression tenace de vingt-quatre longues années, n’est pas parvenu à lui ravir. Et pourtant, sans lui, point d’indépendance au Cameroun en 1960, ni au Togo, qui bénéficiait du même statut international que le Cameroun, ni au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Dahomey (Bénin), au Tchad, au Gabon, Congo Brazzaville, en RCA, etc. De même, sans lui, point de réunification du Cameroun le 1er octobre 1961, la preuve étant que le Togo qui avait été divisé comme notre pays, n’a pas, quant à lui, été reconstitué, même partiellement ainsi que l’a été le Cameroun. La partie du Togo passée sous administration britannique, a été définitivement incorporée au Ghana. Dans le pays de Sylvanus Olympio, l’équivalent togolais de Ruben Um Nyobé, l’on ne s’en était pas véritablement remis, même si lui, pour son bonheur, était parvenu à conquérir le pouvoir et à l’exercer, avant d’être assassiné par Etienne Eyadéma, devenu plus tard Gnassingbé Eyadema.

Non à l’Union française

Tout commence par l’opposition catégorique de Ruben Um Nyobé au projet d’intégration pure et simple du Cameroun dans le grand ensemble créé par la constitution française du 27 octobre 1946 qui fonde aussi la Quatrième République. Il s’agissait pour le gouvernement français de passer outre le statut de territoire sous tutelle des Nations Unies dont jouissait le Cameroun, et d’en faire tout bonnement un territoire colonial français au même titre que l’étaient la Haute-volta (Burkina Faso), le Sénégal, le Soudan français (Mali), le Dahomey (Bénin), l’Oubangui-Chari (RCA), etc. Dans cette optique, la citoyenneté française avait été accordée aux Camerounais par la loi Lamine Gueye du 7 mai 1946, député du Sénégal à l’Assemblée constituante française, élu le 21 octobre 1945 en même temps qu’Alexandre Douala Manga Bell au Cameroun. C’est ce qui explique également le fait que des Camerounais, au même titre que les ressortissants des autres territoires français d’Afrique et Madagascar s’étaient retrouvés au parlement français à Paris : Paul Soppo Priso, Kemajou Daniel, Ahidjo Ahmadou, Pierre Votovo, Okala Charles, Nyoya Arouna, André-Marie Mbida, Alexandre Douala Manga Bell, etc.

Ruben Um Nyobé aura bataillé farouchement contre cette absorption du Cameroun, faisant inlassablement prévaloir la spécificité de notre pays au sein du sous-ensemble politique que constituait l’Afrique Equatoriale Française (AEF) avec pour capitale Brazzaville. L’action opiniâtre du leader de l’Union des populations du Cameroun (Upc) avait été, à n’en pas douter, à l’origine de la décision du gouvernement français de s’abstenir d’incorporer des Camerounais en son sein, ainsi qu’il le faisait pour de nombreux autres Africains : Blaise Diagne et Léopold Sédar Senghor du Sénégal, Félix Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire, Modibo Keita du Soudan français (Mali), etc. L’opposition à l’intégration du Cameroun dans l’Union française menée par Ruben Um Nyobé, une fois momentanément récupérée par André-Marie Mbida au lendemain de la dissolution de l’Upc au mois de juillet 1955 par décret du gouvernement français, avait permis à ce dernier de se faire aisément élire député au Cameroun à l’Assemblée nationale française à Paris, au mois de janvier 1956, contre le colon à la fois le plus nuisible et le plus puissant du Cameroun, Louis-Paul Aujoulat. André Marie Mbida avait axé sa campagne électorale sur les thèmes que développait Ruben Um Nyobé réduit à la clandestinité suite à l’interdiction de l’UPC, et avait ainsi conquis le cœur des Camerounais dans la circonscription électorale du Sud Cameroun, à laquelle il s’était porté candidat.

Non à la loi-cadre Defferre

1954. Après avoir mené pendant neuf longues années, la guerre contre Hô Chi Minh en Indochine et l’avoir perdue de manière humiliante au mois de juin, par la débâcle de Diên Biên Phu, le gouvernement français avait finalement consenti à accorder l’indépendance à l’Indochine, l’une de ses colonies d’Asie. Tout juste cinq mois plus tard, à savoir le 1er novembre 1954, les Algériens avaient déclenché, à leur tour, leur guerre d’indépendance.

1955. Des maquis voient également le jour en Tunisie et au Maroc, toujours pour l’accession de ces deux pays sous domination française à l’indépendance.

1956. Le gouvernement français ramène de l’île de Madagascar où il l’avait exilé, pour cause de revendication de l’indépendance, le roi du Maroc, Mohamed V, grand- père de l’actuel souverain, et libéré dans le même temps le leader indépendantiste Habib Bourguiba de Tunisie, après dix ans de prison. La France s’était résolue à l’idée que les peuples marocain et tunisien étaient déjà irrémédiablement acquis aux défis d’indépendance, et qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire que de la leur accorder cette année-là.

Cette série d’évènements totalement inattendus avait provoqué une grande effervescence en Afrique noire et à Madagascar au point où l’Elysée s’était retrouvée contrainte d’offrir également à cette partie de l’Union française quelque chose de semblable à l’indépendance, sans toute- fois l’être. C‘est ainsi qu’elle fait voter la loi-cadre Defferre le 23 juin 1956. Que prévoit-elle ? L’octroi du pouvoir législatif aux assemblées territoriales d’Afrique noire et Madagascar ; la constitution de gouvernements locaux au sein de l’Union française, dépourvus toutefois de politique extérieure, de défense (pas d’armée autre que française) et monétaire (la banque de France continuant à demeurer la banque centrale, et le franc des colonies françaises d’Afrique, franc CFA, la monnaie en vigueur). C’est ce que l’on avait baptisé poliment «autonomie interne».

La réaction de Ruben Um Nyobé ne s’était pas fait attendre, suivie timidement par quelques autres leaders politiques camerounais parmi lesquels l’un des plus en vue à l’époque, Paul Soppo Priso président de l’Assemblée territoriale du Cameroun (Atcam) depuis avril 1954 : «Non à l’autonomie interne, Oui à l’indépendance». Ruben Um Nyobé et l’Upc avaient mené une campagne si efficace contre la loi-cadre Defferre que tout le Sud Cameroun l’avait rejetée. A l’époque, il y avait un vin rouge dont raffolaient les Camerounais : Kiravi. Ceux-ci en avaient récupéré le nom et l’avaient transformé de la manière suivante : Kamerun pour le « K » International, pour le « I », refuse Autonomie, Veut Indépendance » : Kiravi.

Hors du Cameroun, seuls Léopold Sédar Senghor du Sénégal et Djibo Bakary du Niger, comme leaders politiques les plus en vue et naturellement les étudiants africains en France, regroupés au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (Feanf), partageaient la même opinion qu’Um Nyobé. Ce dernier, avec eux, avait dénoncé vigoureusement la duperie que constituait la loi-cadre Defferre pour les Africains et avaient révélé que la fameuse «autonomie interne» à la faveur de laquelle André-marie Mbida allait devenir quelques mois plus tard le tout premier ministre du Cameroun sous administration française ne signifiait guère une étape transitoire vers l’indépendance, mais plutôt un refus pur et simple de celle-ci par le gouvernement français.

18 décembre 1956

Le déclenchement de la guerre de libération nationale dans la nuit du mardi 18 au mercredi 19 décembre 1956 a été l’acte politique le plus courageux, le plus audacieux et le plus décisif qu’ait posé Ruben Um Nyobé. Pour obtenir la fin de la colonisation du Cameroun. Tout comme ce type de guerre avait abouti à l’indépendance de l’Indochine, de la Tunisie, du Maroc de l’Algérie, des Etats-Unis d’Amérique, de l’Angola, du Zimbabwé, du Mozambique, etc., la guerre qu’avait déclenché Ruben Um Nyobé a abouti à la proclamation de l’indépendance du Cameroun trois années seule- ment plus tard, à savoir le 1er janvier 1960. Ce n’est pas tout, elle a provoqué celle de tous les autres territoires coloniaux français d’Afrique noire et Madagascar, tout au long de l’année 1960.

Comment les choses se sont- elles déroulées ? Tout d’abord, le gouvernement français avait compris, au lendemain de la nuit du 18 au 19 décembre 1956, que le Cameroun était désormais perdu pour lui, au même titre que venaient de l’être l’Indochine, la Tunisie et le Maroc. Il avait par conséquent définitivement abandonné son projet d’incorporer le Cameroun dans l’Union française c'est-à-dire de lui faire perdre son statut de territoire sous tutelle des Nations Unies appelé à accéder au bout d’une période plus ou moins longue à l’indépendance. Le gouvernement français constatait en outre que Ruben Um Nyobé le prenait de vitesse et mettait de ce fait un terme au dilatoire diplomatique auquel il se livrait avec succès jusque-là à l’Onu, et qui visait à ne jamais fixer une date pour la levée de la tutelle, autrement dit, pour l’indépendance du Cameroun. En effet, sur quoi allait totalement déboucher la guerre de Ruben Um Nyobé ? Sur une proclamation unilatérale de l’indépendance par les Camerounais. Dans ces conditions, ce serait au détriment de la France, ou dans le meilleur des cas, sur des pourparlers ardus tels ceux qui avaient contraint le gouvernement français en position défavorable à l’Indochine, au Maroc et à la Tunisie.

Face à cette double perspective catastrophique pour lui, le gouvernement français n’avait plus qu’une seule solution, prendre à son tour de vitesse Um Nyobé et l’ensemble des Camerounais en anticipant l’indépendance dont il venait de reconnaître le caractère inéluctable. Pour tout dire, Um Nyobé, à travers la guerre qu’il avait déclenchée, avait accéléré les évènements, accéléré considérablement l’histoire. Dans l’esprit du gouvernement français en effet, avant la nuit du 18-19 décembre 1956, si jamais il s’avérait impossible d’annuler le statut international du Cameroun, l’indépendance du territoire ne pouvait être envisagée que vers... 1980, voire 1990. Um Nyobé, par sa guerre, étant en train de transformer le Cameroun, à son tour, en boulet colonial, mais cette fois-ci en Afrique noire. Il fallait se débarrasser de ce territoire au plus vite. La guerre ayant déjà gagné le Mungo, le pays Bamiléké et le pays Banen, elle n’allait faire que s’étendre.

La suite, on la connait. André-Marie Mbida qui était opposé à une indépendance à très court terme, a été limogé de ses fonctions de premier ministre. A sa place a été désigné un personnage jusque-là indécis, quant à une indépendance à long ou court terme, mais que Jean Ramadier avait rapidement converti à celle-ci, en lui faisant miroiter le poste de premier ministre dans l’immédiat, puis de président de la République par la suite : Ahmadou Ahidjo. C’est lui qui lira le discours d’indépendance.

La Guinée-Conakry, le Cameroun : pourquoi pas nous?

Mai 1956, Charles de Gaulle arrive au pouvoir en France. C’est un adversaire irréductible de la constitution de 1946 qui avait donné naissance à l’Union française. Il rédige de ce fait une nouvelle constitution qui remplace l’Union française par la communauté française et organise, pour son adoption, un référendum sur toute l’étendue de l’Union française le 28 septembre 1958. Le Cameroun, grâce à l’opiniâtreté de Ruben Um Nyobé, jouissait d’un statut particulier au sein de cet espace politique et territorial. D’autre part, étant en proie, toujours grâce à Um Nyobé, à une guerre d’indépendance féroce, il ne fut pas concerné par ce référendum. Il sera le seul de tous les territoires français d’Afrique noire à ne pas l’être. Pour tout dire, sa cause était déjà entendue: l’indépendance à très court terme.

Au mois d’août 1958, Charles de Gaulle part en campagne électorale à travers l’Union française. Il tient un meeting à Tananarive dans l’île de Madagascar, à Brazzaville au Congo, à Abidjan en Côte d’Ivoire, à Conakry en Guinée, et, enfin, à Dakar au Sénégal. Il invite les Africains et Malgaches à voter « Oui » à ce référendum, c'est-à-dire à adhérer à la communauté française. Ce n’est pas tout, il les prévient que ceux qui se hasarderont à voter « Non », verront leur territoire immédiatement indépendant, et la France pour sa part en tirera les conséquences qui s’imposent. C’est une menace à peine voilée. Ahmed Sekou Touré de Guinée, pour ce qui le concerne, ne l’entend malheureusement pas de cette oreille. Il lui répond, face à face, dans l’hémicycle de l’Assemblée Territoriale à Conakry : « Nous préférons la liberté dans la misère à la richesse dans l’esclavage ». Charles de Gaulle sombre dans une colère noire. Il intime l’ordre sur-le-champ à tous les Français de Guinée de boucler leurs valises. Proclame l’indépendance de la Guinée quelques jours plus tard, le 3 octobre 1958. Charles de Gaulle se retrouve ainsi, en Afrique noire, avec deux cailloux dans la chaussure, la Guinée Conakry désormais indépendante, et le Cameroun sur le point de l’être. Le 24 octobre 1958, le Haut- Commissaire de la République française à Yaoundé, Xavier Torre, dépose à l’Assemblée Législative, un projet de date de proclamation de l’indépendance du Cameroun: le vendredi 1er janvier 1960. Celle-ci est adoptée par une assemblée aux ordres, car toutes les autres dates que des élus camerounais non membres de l’Union camerounaise (Uc), le parti d’Ahmadou Ahidjo avaient proposées, avaient été dédaigneusement rejetées. Au nombre de celles-ci, le 1er janvier 1959, préconisé par Tsalla Mekongo Germain, président du groupe des Démocrates camerounais.

En cette fin d’année 1958, tous les dirigeants africains qui avaient voté « Oui » au référendum de Charles de Gaulle, en craignant des représailles pour eux-mêmes et pour leurs pays respectifs, observent le gouvernement français et font une découverte bouleversante. Autant la Guinée est sévèrement punie pour avoir voté «Non» au référendum, et ainsi obtenu son indépendance, autant le Cameroun, pour ce qui le concerne, évolue tranquillement sans représailles aucunes vers la proclamation de celle-ci.

Le 1er janvier 1960 se présente ainsi comme un jour de confusion totale dans les autres pays désormais membres de la communauté française, c'est-à-dire qui venaient de refuser l’indépendance. Dans les jours qui suivent, c’est un lot de récriminations qui se mettent à pleuvoir sur la table de Charles de Gaulle. Elles lui posent l’embarrassante question suivante: « Pourquoi pas non ? Le Cameroun serait-il une exception, et si oui, pour quelle raison ?»

La suite, on la connait. Le journaliste français Jean Lacouture dans la biographie de Charles de Gaulle révèle que ce dernier agacé par les démarches pressantes des autres pays africains qui désiraient à leur tour vivre l’indépendance ainsi que venait de le faire le Cameroun, s’était écrié désespéré : « Ils nous quittent tous ».

Le 27 avril 1960, le Togo qui était également un territoire sous tutelle des Nations Unies voit son indépendance enfin proclamée quatre mois après le Cameroun. Puis, en août, c’est au tour du reste des pays membres de la communauté française : Dahomey (Bénin), Sénégal, Côte d’Ivoire, Tchad, Gabon, Congo-Brazzaville, Madagascar, etc.

On le voit bien, c’est Ruben Um Nyobé qui a déclenché tout ce mouvement au cours de la fameuse nuit du 18 au 19 décembre 1956. Cela mérite d’être su des camerounais.

*Ecrivain

 

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