Hygiène publique et civilités: Nos villes, ces toilettes à ciel ouvert

Yaoundé : Interdit d’interdire d’uriner à tout vent

En l’absence de toilettes publiques dans les principales villes du Cameroun, les populations, usagers de la voie publique, déversent spontanément à chaque coin de rue leurs urines et matières fécales. Au grand mépris des autorités municipales qui tardent encore à trouver les stratégies pouvant éradiquer le phénomène.

Poubelle

« En circulant dans les rues de Yaoundé, le processus par lequel les passants transforment les trottoirs en toilettes publiques est une scène courante. Il est banal d’observer ce phénomène qui se laisse davantage observer comme un signe masculin. Des passants solitaires ou en groupe font brusquement un arrêt, se tournent vers une broussaille ou prennent quelques centimètres de distance sur les trottoirs, font couler leurs urines, produisent généralement un pet et achèvent le tout par un crachat rituel ». L’observation est celle du Dr Armand Leka Essomba, enseignant au département de sociologie de l’université de Yaoundé 1. Il a développé des travaux plus élaborées depuis 2004 sur les questions d’urbanité et civilités au Cameroun.

Montrant ainsi que l’acte d’uriner en route, comportement relevant du signe masculin, s’est routinisé, il s’est normalisé. Et sur le plan de la loi publique, il s’agit bien d’un acte d’incivilité et même d’un acte d’incivisme mais qui semble admis. Cette observation n’est pas très éloignée des déclarations des responsables des services d’hygiène et d’assainissement des communes de la ville de Yaoundé.

«Dans tout le Mfoundi, nous sommes à la recherche d’une approche, d’une stratégie permettant de mettre fin à cet incivisme dans nos villes », explique le chef service d’hygiène de la commune de Yaoundé 6. Le Dr Martin Lolo, arrivé à la tête de la commune de Yaoundé 6 en 2013 a déjà une idée sur la question. Il entend mettre en œuvre un projet de toilettes publiques à des lieux clés de son arrondissement. À côté, le magistrat municipal entend lancer une journée de propreté hebdomadaire. Cette dernière formule a déjà cours dans certaines communes du pays que ce soit en milieu rural ou urbain. Mais le plus grand défi reste au niveau de la sensibilisation des populations, reconnait le chef service d’hygiène de cette commune. Ce d’autant plus qu’il existe une convention tacite attribuant une sorte de droit masculin sur la voie publique et qui discrimine la femme dans la possibilité de jouir aussi de cette liberté de pouvoir se soulager dès que le corps en ressent le besoin, comme le relèvent les travaux du sociologue Armand Leka. Lorsque la femme se soulage dans la rue, il s’agit d’un scandale qui se manifeste bruyamment par des insultes et autres cris de moqueries. La raillerie n’est pas le propre des hommes, les femmes aussi s’y mêlent. Le sociologue en déduit après que « tout se passe donc comme si, traitant de la pudeur, la conscience sociale sanctionnait plus sévèrement la femme et applique le régime de la pudeur en fonction des territoires sexuels ».

Liberté des hommes, malédiction des femmes

Le corps de la femme est alors considéré, souligne le sociologue, comme étant le siège de la pudeur. Cela tient à deux lectures. Tout d’abord on note comme une sacralité particulière dont le corps de la femme est entouré dans l’esprit social. Il s’agit du corps en tant que tel, dans sa généralité, et surtout de sa nudité et des expressions qui s’y rattachent. La rue, comme espace public, doit l’évacuer : le corps de la femme doit être caché, protégé soigneusement, dissimulé et les expressions qui peuvent laisser voir ou deviner sa nudité doivent pouvoir s’exprimer dans la discrétion, comme l’acte d’uriner par exemple. Encore que la nudité de manière générale signifie la déviance maximale surtout lorsqu’elle est publique (une femme ou un homme nu rencontré dans la rue est d’abord un fou ou une folle). La nudité féminine plus que celle de l’homme renvoie à un univers de la malédiction. Cette observation n’empêche pas le comportement des femmes sur la voie publique. Elles baissent volontiers leurs pantalons ou soulèvent leurs robes, les « Kaba » à chaque fois que le besoin se fait sentir. La formule consacrée dans les rues c’est « on va faire comment ? ». Parfois, c’est souvent au sortir d’un débit de boisson que les usagers de sexe masculin comme féminin déversent leurs urines aux abords des trottoirs. Les lieux publics pour la plupart n’ont pas de toilettes aménagées pour recevoir leurs usagers et clients. Lorsqu’ils existent, l’absence d’entretien est dissuasive. Dans celle construit par la communauté urbaine de Yaoundé, il faut débourser 100 FCFA ou 50 FCFA en fonction du type de besoin. Même les descentes des agents des services d’hygiène ne semblent pas résoudre le problème. Ils s’inspirent d’une loi générale pour la protection de l’environnement. Il s’agit de la loi N°96/12 du 5 avril 1996 relative à la gestion de l’environnement. Elle fixe les cadres généraux applicables sur les actions dévastatrices de l’environnement.

Ce que dit la loi

C’est davantage dans la section IV que les agents des services d’hygiène inscrivent leurs interventions au coup par coup sur le terrain. Cette section concerne les «nuisances sonores et olfactives» qui sont considérées comme les bruits et odeurs susceptibles de nuire à la santé de l’homme, de constituer une gêne excessive pour le voisinage ou de porter atteinte à l’environnement. Si les personnes à l’origine de ces émissions doivent prendre toutes les dispositions nécessaires pour les supprimer, les prévenir ou en limiter la propagation sans nécessité ou par manque de précaution, les communes, lorsque l’urgence le justifie, doivent prendre toutes mesures exécutoires destinées, d’office à faire cesser le trouble. En cas de nécessité, elles peuvent requérir le concours de la force publique. Concrètement, sur le terrain de la gestion des infractions liées à l’absence ou au mauvais entretien des toilettes dans les municipalités, les autorités municipales s’appuient sur les délibérations des conseils municipaux.

Dans le département du Mfoundi qui héberge les sept communes de la capitale politique du Cameroun, le texte en vigueur a été signé en 2008. Ce texte couvre la voie publique et les habitations. Ainsi, pour les débits de boisson, l’absence de toilettes entraine une amende de 25 000 FCFA avec établissement d’un procès-verbal d’inspection. Dans les habitats privés, le même motif est frappé d’une amende de 5 000 FCFA et concernant les W.C non couverts, le contrevenant doit payer une somme de 3 000 FCFA. Les inspections doivent avoir lieu dans les poissonneries, les boulangeries, les supermarchés, les écoles, les centres de santé privés.Une restriction qui ne concerne pas les hôpitaux et dispensaires publics par exemple. Un responsable d’un service d’hygiène de la capitale politique du Cameroun exclut de fait les universités, les grands centres de santé et autres édifices publics. «Ils ne sont pas soumis au contrôle de la mairie », assure-t-il. Une situation préjudiciable pour les établissements publics fortement fréquentés dans la ville de Yaoundé. Les premiers points d’arrêt sont les lycées, et l’université de Yaoundé I dont le nombre d’usagers se compte par dizaines de milliers au quotidien.

L’expérience des toilettes mobiles

Il y a aussi le Centre Hospitalier Universitaire de Yaoundé, l’une des formations sanitaires les plus fréquentées de la capitale. L’accès dans ces formations n’est plus de tout repos à cause de l’insécurité qui y règne souvent, notamment avec les vols d’enfants récurrents ces dernières années. La société Dorothy Company a pris la mesure de l’installation des toilettes mobiles dans la ville de Yaoundé et Douala. L’entreprise vit de plus en plus de ses prestations auprès des particuliers. Les événements couverts sont les mariages, les obsèques, les cérémonies officielles. L’entreprise a déjà son plan de déploiement sur l’itinéraire du défilé à l’occasion de la Fête de l’Unité nationale le 20 Mai prochain. Il y a aussi le marché de la réception des invités au Palais de l’Unité qui pointe à l’horizon. Pour les particuliers, les taux pratiqués oscillent entre 80 000 FCFA et 120 000 FCFA en fonction du standard. Représentant du leader mondial des toilettes mobiles satellite-Thal, Dorothy souhaite à l’horizon 2035 assainir toutes les villes francophones d’Afrique, et améliorer les conditions de vie des populations en zones urbaines. Son siège situé au Carrefour Régie à Yaoundé connait aussi des problèmes d’évacuation des déchets collectés. L’on en a eu une illustration le 5 avril dernier, où après de multiples sollicitations pour information, le directeur administratif était à couteau tiré avec un assainisseur venu avec son camion vidanger l’une des fosses septiques de l’entreprise. Face aux plaintes pour défaut de paiement et des difficultés qui en découlent pour rallier la brousse où est vidée la citerne, le directeur administratif, répondra « on t’a appelé parce que même la deuxième fosse est déjà pleine ». En contre bas, quelques employés s’attèlent à laver les camionnettes de déplacement. Les cabines, plus d’une trentaine occupent une grande partie de l’espace. Leur présence dans la ville de Yaoundé est le fruit d’une convention avec la Communauté urbaine de Yaoundé. Mais, les box ont presque disparu dans la ville.

Les assainisseurs

Le point névralgique des toilettes dans les municipalités du Cameroun se trouve au niveau des assainisseurs. C’est bouge cousue de ce côté à cause du flou qui règne dans l’évacuation des déchets issus des fosses septiques des édifices privés et des habitations. Votre journal s’est risqué dans une incursion à Nomayos dans l’arrondissement de Mbankomo qui constitue l’un des sites d’évacuation informels des déchets collectés. L’absence d’information qui règne dans le secteur du traitement et de l’évacuation des déchets est tout de même contraire au titre IV de la loi-cadre de 1996 relative à la gestion de l’environnement. L’unique chapitre de cette partie concerne la participation des populations et commande « le libre accès à l’information environnementale, sous réserve des impératifs de la défense nationale et de la sécurité de l’Etat ». Les mécanismes consultatifs permettant de recueillir l’opinion et l’apport des populations, leur représentation au sein des organes consultatifs en matière d’environnement, la production de l’information environnementale, la sensibilisation, la formation, la recherche et l’éducation environnementales, sont des avatars qui sont précisés dans la loi de 1996 qui orientent l’action des services d’hygiène dans les municipalités.

Kamdem Souop

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