«Il faut créer des pôles autonomes de développement dans chaque localité»

François Nanfack, Enseignant à l’Université de Yaoundé

Dans cet entretien, l’ingénieur général d’Urbanisme et d’Aménagement du territoire, par ailleurs enseignant au département de géographie de l’université de Yaoundé I, pose un regard sur le problème de circulation des biens et des personnes dans les principales villes de Yaoundé et Douala. C’est dans les services du Bureau d’appui technique à l’immobilier et aux services urbains (Batsu) qu’il dirige à l’ancien Capitole en plein cœur de la capitale politique du Cameroun qu’il a accepté d’échanger sur l’état des lieux et l’avenir des infrastructures de transport dans des villes où la démographie ne cesse de croitre.

Dr Francois Nanfack

Par Pierre Nka

Quel regard porter sur le transport urbain aujourd’hui dans les deux villes que sont Douala et Yaoundé ?

Il faut commencer par dire que le transport urbain c’est la technique qui consiste à transporter les personnes et les biens d’un point à un autre. Mais aujourd’hui cette mission connait des difficultés avec l’image des multiples embouteillages sur les axes routiers. Ce qui s’explique par le fait que nos villes ne connaissent pas de planification ni lors de leur création encore moins dans le processus de modernisation. L’on assiste généralement à l’anarchie, au sauve qui peut, à la débrouillardise à tous les niveaux dans l’occupation de l’espace urbain. Et nos villes qui sont constituées à 60% de bidonvilles ne peuvent pas faciliter la circulation et le déplacement des personnes et des biens.

Que faut-il faire aujourd’hui ?

De toutes les façons, ce que l’on doit savoir, c’est comme je l’ai dit : à la création des villes, on n’a pas pensé à une politique urbaine en termes de transports. Aujourd’hui pour avoir les routes il faut investir dans les communes, les communautés urbaines, et ceci nécessite un fort investissement. Pour un kilomètre de route bitumée par exemple, il faut au moins un milliard Fcfa. Et ça l’Etat n’a toujours pas eu les moyens nécessaires au développement de la voirie. Ce qui est rendu difficile avec l’absence de chemin de fer urbain, le tramway qui sont des options qui n’existent pas encore chez nous. Il en est de même du téléphérique. S’agissant des voies d’eaux, nous n’avons pas encore la culture d’exploitation des voies maritimes. A Douala par exemple on pouvait utiliser le fleuve Wouri pour le déplacement dans une longue distance dans cette ville qui connait d’énormes difficultés de transport de masse.

Cette évocation laisse croire qu’il n’y pas une visibilité en matière de planification urbaine...

Nos villes ont toujours été l’enfant pauvre du développement des transports. Là l’on doit bien dire que quand le périmètre d’une agglomération dépasse déjà un kilomètre, une politique de transport doit suivre. Nous avons vu avec le cas de la Sotuc quand l’Etat faisait les pieds et les mains pour faciliter le transport des populations. Mais lorsque la société est tombée, l’on est revenu à de nombreuses difficultés et nous avons compris que nous sommes perdus et aujourd’hui les sociétés privées n’arrivent pas encore à résoudre ce problème.

En réalité, le transport public doit toujours être subventionné parce que c’est un secteur clé, un secteur social qui peut permettre le développement, en tout cas permettre l’amélioration des conditions de vie des populations.

Il y a 20 ans, la situation n’était pas encore visible. Aujourd’hui, l’encombrement va grandissant dans toutes les grandes villes du pays. Ceci est aussi le fait de l’invention de nouveaux modes de transports à l’instar des mototaxis qui prennent de l’ampleur. Au-delà, il y a les « clandos » qui viennent aussi combler les déficits et ce mélange crée un désordre sur le plan du transport urbain. Or la situation ne fait que se dégrader.

En termes de voies de sortie, les populations attendent une nouvelle offre...

Il existe des solutions techniques qui peuvent améliorer le trafic dans les grandes villes. Il faut faire des plans de circulation à moyen terme et des plans d’aménagements avec des projets futuristes. Avec l’exploitation du périphérique, et la création des voies de tramways. Douala et Yaoundé méritent aujourd’hui que l’on installe des stations de métros. Et lors de l’élaboration des plans d’aménagements dans ces deux villes, nous avons proposé des « métros légers », à l’exemple de l’invention purement locale qu’est l’« Axe-lourd ». Ce « métro léger » consistait simplement en l’exploitation des lignes de chemins de fer qui traversent ces deux villes. Il faut dédoubler ces voies et y mettre des wagons pouvant aller du Nord au Sud des différentes villes. Un itinéraire comme Yaoundé-Soa doit être desservi par voie de métro, la partie Sud de la capitale peut également bénéficier d’un tel service futuriste moins couteux ce d’autant plus que le tracé est déjà là et ce ne sont pas les wagons qui vont manquer. C’est la base du métro qui consiste à la jonction de deux points. La multiplication de ces options aboutira à la création d’un réseau national à l’avenir.

Certaines agences de société de transport urbain évoquent le problème d’un relief vallonné par exemple dans la ville de Yaoundé, ce qui rendrait l’accès difficile mais aussi porte un coup sur l’état des véhicules....

Le problème d’un relief vallonné dans la capitale du Cameroun, présenté par les responsables des sociétés de transports urbains est un faux problème. Ce relief donne plutôt la possibilité de réfléchir sur des zones de contournement, la périphérie qui est souvent vide. Il faut simplement orienter un plan d’exploitation qui prend en compte la spécificité de la ville. Mais les autorités doivent aussi s’orienter vers une planification viable lors de la construction des infrastructures. Si je prends par exemple l’axe principal du Boulevard du 20 Mai, il avait été pensé pour déboucher directement sur la Nouvelle route Bastos, mais tout est obstrué par l’actuel bois St Anastasie ou encore la construction du Palais des sports. Le plan de cette dorsale n’a pas été respecté et cela est visible par les embouteillages sur cet axe. Plus encore l’hypothèse d’une route à double sens sur l’actuel Nouvelle Route Bastos n’a pas été respectée. Là, les autorités feraient mieux de suivre les projections des planificateurs.

Il est vrai que le plan d’aménagement de Yaoundé qui remonte à 1982 n’a pas été validé mais, il y a dans ce document un ensemble de propositions qui méritent d’être mises en valeur. Ce qui est dommage puisque ce plan avait prévu en dehors des pénétrantes ; des ceintures pour rendre la circulation fluide. Hélas, cette option n’est plus envisageable et aujourd’hui on parle d’un contournement Est qui nécessite 100 milliards Fcfa pour environ 27 Km à hauteur de 27 milliards de Fcfa et le reste est consacré à l’indemnisation des populations. Ce qui fait aujourd’hui que s’il faut réaliser les trois périphériques prévus à l’époque il faudra attendre encore longtemps. Mettre en place des infrastructures de transport dans une ville qui est déjà encombrée coûte excessivement cher.

La piste d’une délocalisation du cœur de la ville serait-elle une option pour diminuer les embouteillages dans la capitale politique du Cameroun ?

Pour ce qui concerne le déplacement du centre administratif, tout est déjà envisagé. Un site est en cours de viabilisation dans les encablures du Palais de l’Unité à Etoudi. Mais cette cité administrative ne pourra malheureusement pas produire des résultats en termes de fluidité du transport urbain dans la capitale. Le problème résidera toujours au niveau du raccordement de cette nouvelle destination avec les sites actuels. Ce qu’il faut encourager c’est la création des pôles de développement, l’idée dans les zones de Nsam, Mvan et Etoudi, est bonne ; bien que sur la pratique elle ne résout pas tout le problème notamment lors des circonstances spéciales. C’est davantage l’option des pôles autonomes qui puissent être capable de desservir la population dans une localité précise afin que les gens ne soient pas obligés d’aller se ravitailler dans la zone centrale qu’il faut envisager. Les prémisses d’une telle action se trouvent dans la volonté du délégué du gouvernement auprès de la communauté urbaine de Yaoundé d’éloigner le développement des petits commerces dans le centre ville. Cette action a permis d’atténuer les embouteillages dans cette zone. Le souhait c’est que cette initiative permette la création des marchés de voisinage. Et il est important que toutes ces actions se fondent sur une planification spécifique et futuriste. Car malgré cela, pour traverser le centre ville il faut parfois mettre 45 minutes dans son véhicule.

Qu’en est-il du comportement du citoyen, des chauffeurs, bref des usagers de la route...

(Rires) Le comportement des usagers de la route dans nos villes reste une préoccupation particulière. Pour conduire dans les rues de Yaoundé, il faut être assez solide pour ne pas se faire gratter la voiture parce que les gens sont toujours pressés... A cela s’ajoute l’indiscipline voire l’incivisme. Il est question de sensibiliser l’ensemble des usagers de la route. La police s’y met, mais parfois l’on a l’impression que leur action est inefficace. C’est la complaisance certainement qui fait qu’on n’arrive pas à moraliser l’ensemble des acteurs. L’on ne ressent pas le pouvoir moralisateur des forces de l’ordre. Il faut passer à une police préventive et dissuasive, car l’impuissance de leur présence physique laisse croire qu’ils sont là pour chercher autre chose. Et c’est dommage, car certains comportements prospères à cause de ce laxisme.

 

Dernières Parutions

Autres Invités

Actualités Communales

Newsletter

   Partenaires
  Logo success
  Afroleadership
  Logo Btap
  CGLUA
  Zenü Network
  LEDNA
  RAJFIL
  Caddel
  pndp
  Feicom
  CVUC
  PDUE
  cityminded
  refila
JT Fixed Display